Les soldats musulmans dans l’armée française : l’histoire d’un engagement

Par deux fois en un siècle, la France affronta avec le reste du monde l’enfer d’une guerre totale, où l’imaginaire et la science de l’Homme furent mis au service de sa destruction comme jamais dans son Histoire. Pour retrouver la liberté, la paix et un avenir, la France pu toujours compter sur les soldats de confession musulmane originaires de ses colonies. Le devoir de mémoire envers ces soldats est à l’origine de la Grande Mosquée de Paris. Voici en quelques lignes leur histoire, trop méconnue, parfois oubliée, commencée il y a près de deux siècles.

La formation de l’Armée d’Afrique et ses premiers combats (1830-1914)

Si Napoléon Bonaparte avait créé durant la campagne d’Égypte (1798-1801) les premières troupes de « chasseurs d’Orient », l’histoire de l’engagement de soldats musulmans au sein de l’armée française remonte plus significativement à la Conquête de l’Algérie en juin 1830 et à la formation de l’ « Armée d’Afrique », qui représente dès lors l’ensemble des unités militaires françaises issues de ses territoires du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne.

De 1830 à 1912 sont ainsi formés les Chasseurs d’Afrique (1831), les bataillons d’infanterie légère d’Afrique (1832), les Spahis (1835), les Tirailleurs Algériens (1841), les Tirailleurs Sénégalais (1857), les Tirailleurs Tunisiens (1884), les Méharistes Sahariens (1894), les Goums (ou « Tabors ») Marocains (1908) et les Tirailleurs Marocains (1912). Ces unités de combattants seront de toutes les guerres.

Le zouave du pont de l'Alma à Paris

Le zouave du pont de l’Alma à Paris.

En 1856, les soldats de l’Armée d’Afrique interviennent vaillamment en Crimée où, placés sous les ordres de Mac Mahon, ils s’emparent en force de l’Alma et de Sébastopol. Le zouave – un mot dérivé du nom d’une tribu berbère – du pont de l’Alma immortalise leur héroïsme. Le 14 août 1859, les tirailleurs algériens défilent pour la première fois en France métropolitaine, dans le camp de Saint-Maur et dans les rues de Paris. Ils sont par la suite employés en Cochinchine, en Italie et en Afrique de l’ouest.

Au Mexique de Juárez, à partir du printemps 1862, une expédition dirigée par les généraux Forey et Bazaine conduit les tirailleurs algériens à la bataille de Puebla, tandis que les vaillants légionnaires défendent le port de Camerone jusqu’à la mort. Napoléon III rend hommage à ces régiments de tirailleurs algériens, surnommés les « turcos », en les incorporant à la garde impériale.

Un clairon de turcos durant la guerre de 1870 (toile de Jules Monge, 1884, Musée de l’Armée).

Un clairon de turcos durant la guerre de 1870 (toile de Jules Monge, 1884, Musée de l’Armée).

Survient la terrible aventure guerrière de 1870 contre la Prusse de Bismarck. Des milliers de turcos combattent à Wissembourg, à Froeschwiller et à Sedan. Nombre d’entre eux figurent parmi les 6 000 hommes qui, tombés sous la pluie de balles prussiennes à Gravelotte, ne peuvent empêcher la capitulation de Napoléon III. Le musée de Metz garde précieusement les traces de leur sacrifice.

Outremer, la France – et son armée – s’agrandit en s’établissant ou en réoccupant les terres de Saint-Pierre et Miquelon, la Guadeloupe, l’Annam, le Tonkin, le Laos, la Réunion, Haïti, la Calédonie, la Terre Adélie, et plus près de nous la Tunisie, le Maroc, Madagascar, l’AOF, l’AEF et le Sahara. L’empire colonial est pratiquement achevé quand la Première Guerre mondiale s’annonce. La force militaire qu’elle pourvoit est devenue incontournable et, deux ans avant le début du conflit, tous les jeunes algériens atteignant l’âge de 19 ans sont appelés par conscription sous les drapeaux français.

Des tirailleurs arrivant dans une gare parisienne pour praticiper au défilé du 14 juillet 1913 à Longchamp (tirage Chegandopa).

Des tirailleurs arrivant dans une gare parisienne pour praticiper au défilé du 14 juillet 1913 à Longchamp (tirage : Chegandopa).

 

La Première Guerre mondiale (1914-1918)

Dès la déclaration de guerre du 3 août 1914, la France compte donc sur les soldats de ses colonies, en particulier d’Afrique, qu’elle mobilisera à hauteur de 600 000 hommes. Dans la population, le mythe des turcos est grand. L’espoir qu’elle place en eux l’est tout autant.

Tirailleurs marocains blessés sur les bords de la Marne (Une du journal Le Miroir, 20 septembre 1914 (crédit : Moreau Albert)

Tirailleurs marocains blessés sur les bords de la Marne : la Une du journal Le Miroir, 20 septembre 1914 (crédit : Moreau Albert).

En septembre, alors que l’affrontement prend déjà une ampleur sidérante, ces soldats participent à déjouer l’avancée allemande dans la Marne, au prix de lourdes pertes. Le ministre de la Guerre Adolphe Messimy écrira plus tard : « Je laisse à ceux qui me liront le soin de réfléchir à ce qu’auraient été les événements, si Gallieni sur l’Ourcq et Foch aux marais de Saint-Gond, n’avaient pas eu à leur disposition ces troupes d’élite ». À partir du printemps 1915 et de la Bataille de l’Artois, l’héroïsme des combattants musulmans fait les gros titres des journaux et gagne l’opinion française. Ces soldats, désormais aguerris et mieux préparés, vont au-devant d’une lutte à outrance.

Car la « guerre de mouvements » laisse place à la « guerre d’usure », et au temps terrible de l’enlisement et des affrontements aux dimensions monstrueuses. Le temps de la guerre massive, industrielle et totale. Le temps de l’anéantissement des êtres et de l’aliénation des esprits, dans les affres quotidiennes du froid, de la faim, des bombardements incessants, des gaz asphyxiants, des assauts épouvantables, des tranchées insalubres, accablantes et mortifères.

Aux souffrances partagées répond le besoin de consolations et l’existence d’une véritable fraternité d’armes, au-delà de toute origine. Quelques musulmans rapporteront par exemple avoir informé des camarades de versets du Coran, en guise de réconfort. À l’arrière du Front, l’effort est considérable : 350 000 travailleurs sont envoyés depuis l’Afrique du Nord et de l’Ouest vers les usines et les fermes de métropole, afin de donner à l’armée les moyens considérables qu’elle exige.

Des tirailleurs à Verdun, mars 1918.

Des tirailleurs à Verdun, mars 1918.

Verdun, de février à novembre 1916, est le sommet de l’horreur. Le premier jour, 80 000 obus tombent sur les positions françaises du Bois des Caures. Ce déluge de feu annonce un choc cataclysmique, qui meurtrira près de 2,5 millions de soldats. Près des rives de la Meuse, où la mort cueille aveuglément, les soldats musulmans résistent sur différents sites stratégiques : la côte 304, Louvemont, la Côte-du-Poivre, Souville, Bois-Le-Chaume, Les Chambrettes, Bezonveaux. Le 24 octobre 1916, ils s’illustrent dans la reconquête du Fort de Douaumont et font basculer, par ce fait d’arme retentissant, le cours de la « Bataille du destin de la France ». Le lendemain, le général Nivelle salue en ces mots leur victoire : « En quatre heures, dans un assaut magnifique, vous avez enlevé d’un seul coup, à notre puissant ennemi, tout le terrain, hérissé d’obstacles et de forteresses, du nord-est de Verdun, qu’il avait mis huit mois à vous arracher par lambeaux, au prix d’efforts acharnés et de sacrifices considérables. […] Au nom de cette armée, je vous remercie. Vous avez bien mérité de la Patrie. »

Le bilan de Verdun est victorieux, mais effroyable : 70 000 combattants musulmans y ont perdu la vie. Sur ces pentes et dans ces tranchées est né l’Islam de France, pétri dans la boue et le sang. Et il y aura encore, pour nos héros, l’hécatombe du Chemin des Dames en 1917, la seconde Bataille de la Marne et les ultimes offensives de l’été 1918. Leur courage ne sera jamais démenti. À l’heure de la victoire finale, les unités de tirailleurs compteront parmi les plus décorées de l’armée française.

Un soldat du 7e tirailleur algérien décoré de la Légion d'honneur (crédit Moreau-Albert)

Un soldat du 7e tirailleur algérien décoré de la Légion d’honneur (crédit : Moreau-Albert).

À l’issue de la guerre, le prêtre et célèbre paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, lui-même brancardier au 8e Régiment de marche de tirailleurs, s’interroge : « Je ne sais par quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard en souvenir de cette lutte acharnée » ? Comme en écho, le gouvernement décide de la construction de la Grande Mosquée de Paris et, le jour de la pose de sa première pierre en 1922, le maréchal Lyautey apporte en ces mots son témoignage et sa reconnaissance aux soldats musulmans morts pour la France : « Tous ont combattu côte à côte avec les soldats français. Ensemble ils sont tombés, ensemble ils furent ensevelis. La mort n’a pas fait de différence, la gloire non plus (…). Amis musulmans, c’est peut-être l’un des vôtres qui dort là-bas sous les voûtes de l’Arc de Triomphe et c’est peut-être l’un des vôtres que la Nation honore ».

Ces héros et leur jeunesse sacrifiée portaient en eux l’espoir de paix. Hélas, l’inconscience des hommes allait trop vite les en détourner et le monde allait plonger une seconde fois dans la nuit d’une guerre mondiale.

La Seconde Guerre mondiale (1939-1945)

En 1939, 340 000 hommes du Maghreb et 180 000 de l’Afrique subsaharienne sont mobilisés par l’armée française. Plus de 25 000 d’entre eux trouvent la mort au cours de l’offensive allemande déclenchée le 10 mai 1940. Plus nombreux encore sont ceux emprisonnés dans les frontstalags.

Le 22 juin à Rethondes, le nouveau gouvernement français de Philippe Pétain signe l’Armistice, qui fixe les conditions de l’Occupation de la France par l’Allemagne. C’est alors que le Général de Gaulle prononce depuis Londres son appel à la Résistance. Plus tôt en février, il avait réclamé à Brazzaville le secours de tous les volontaires des colonies et promis de transformer le vaste empire en Fédération.

Le contrôle des colonies est partagé entre l’administration vichyste et l’Armée française de Libération, incarnée par le général Leclerc, qui donne espoir à la résistance en s’emparant de l’oasis de Koufra (Libye) le 2 mars 1941.

En mai-juin 1942, les troupes du général Koenig repoussent l’Afrikakorps de Rommel à Bir Hakeim, dans le désert libyen, puis participent durant l’automne à la victoire décisive de El Alamein en Egypte. Lors des deux batailles s’illustre le 22e bataillon de marche nord-africain.

Le 8 novembre 1942, l’opération Torch organisée par les Alliés commence par la prise d’Alger. Elle déclenche la campagne de Tunisie, où se battent 50 000 soldats Nord-Africains, et à la suite de laquelle l’Axe perd définitivement pied sur l’Afrique du Nord.

Le 6e régiment de tirailleurs marocains se dirigeant vers Monte Cassino (crédit : ECPAD / Jacques Belin)

Le 6e régiment de tirailleurs marocains se dirigeant vers Monte Cassino (crédit : ECPAD / Jacques Belin)

Un débarquement au Sud de l’Europe est désormais possible. Près de 300 000 soldats de l’Armée d’Afrique du Nord sont prêts au combat et représentent ainsi la majorité du Corps expéditionnaire français. A la fin de l’été 1943, des unités de la 4e division marocaine de montagne et le 2e groupe de tabors marocains libèrent la Corse. Le Corps expéditionnaire français s’engage ensuite aux côtés des Alliés pour percer les lignes allemandes en Italie. L’affrontement se noue autour du Monte Cassino en janvier 1944. Les tirailleurs nord-africains accomplissent des faits d’armes remarquables, avant que ce verrou de la ligne Gustave ne finisse par céder en mai, au prix de lourdes pertes.

Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, deux mois après le débarquement de Normandie, les premiers commandos français, anglais et américains débarquent entre Toulon et Cannes. Le 28, Marseille est libéré essentiellement par la 3e division d’infanterie algérienne commandée par de général de Monsabert, et à moitié constituée de soldats musulmans.

18 août 1944, une section du 18e Régiment de Tirailleurs sénégalais sur une plage du Var (crédit : US National Archives)

18 août 1944, une section du 18e régiment de tirailleurs sénégalais sur une plage du Var (crédit : US National Archives)

Le 22 août 1944, la célèbre 2e division blindée du général Leclerc, débarquée en Normandie, amorce une percée déterminante dans la banlieue sud de Paris. Quatre jours plus tard, le général Leclerc descend les Champs-Élysées avec le général de Gaulle. Lors de la libération de Paris, le quart des effectifs de la 2e DB aurait été originaire du Maghreb.

Lyon à son tour libéré, les unités venues de Normandie et celles de Provence se rejoignent le 12 septembre. Elles affrontent les conditions extrêmes de la bataille d’Alsace pour libérer Strasbourg et Mulhouse. Le « serment de Koufra » fait par le général Leclerc trois ans plus tôt se réalise : « Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg ».

Tirailleurs nord africains place Maubert, lors de la libération de Paris (crédit : Jean Séeberger, Jean).

Tirailleurs nord africains place Maubert, lors de la libération de Paris (crédit : Jean Séeberger, Jean).

L’heure de la paix n’est pas encore totalement venue. En mars 1945, les soldats de l’Armée d’Afrique participe au franchissement de la ligne Siegfried et du Rhin, jusqu’à gagner l’Autriche où la capitulation allemande du 8 mai les arrête.

Lors de la reconquête du pays, les soldats coloniaux ont représenté 75 % des effectifs de l’armée française. Le général Monsabert reconnut leur bravoure, leur fidélité et leur efficacité en ces mots : « C’est grâce à l’Armée d’Afrique que la France a retrouvé non seulement le chemin de la victoire et la foi en son armée, mais aussi et surtout l’Honneur et la Liberté ». Ils ont fait corps avec l’Armée française et recueilli plus de 120 000 médailles militaires, pour prendre juste place dans l’Histoire nationale : « Pendant cent ans la France a compté dans les rangs de son armée des soldats musulmans qui prirent une part active et glorieuse de notre histoire militaire. Jamais un mort n’était abandonné sur le terrain. Au besoin, toute la compagnie participait à son ramassage (…). L’armée française avait su conquérir la confiance, l’estime, le dévouement total de ces Arabes kabyles, arabo-berbères, qui servaient dans les unités de Tirailleurs et de Spahis » (général Lenormand).

La victoire du 8 mai 1945 rend définitif le désir d’une France amie au cœur d’une Europe solide et profondément pacifique. Le monde se relève du cataclysme et compte les 60 millions d’âmes emportées durant six années de guerre. Mais il devra encore traverser les guerres d’indépendance. En Indochine, plus de 120 000 militaires maghrébins participeront au conflit. Ils représenteront près de la moitié des unités engagées le jour où tombe Dien Bien Phu (le 7 mai 1954), en préfigurant la fin de l’empire colonial français et de son « Armée d’Afrique », dissoute en 1962.

Le Mémorial de Verdun : contre l’oubli, pour la reconnaissance

En juin 2006, le Président Jacques Chirac se rend à Verdun pour inaugurer le Mémorial aux combattants musulmans de la Première Guerre mondiale.

Si des monuments dédiés aux soldats chrétiens et juifs existent depuis les années trente à Verdun, les musulmans doivent se contenter jusque-là d’une simple stèle rappelant le sacrifice des troupes coloniales. Il faudra près de quatre-vingt-dix ans pour que ces tirailleurs entrent à ce Panthéon de la mémoire française.

Toutes les demandes restent en effet lettre morte jusqu’en 2004, lorsque le président de la République Jacques Chirac, sensibilisé aux doléances du Recteur Dalil Boubakeur sur ce sujet, donne instruction à la ministre de la Défense, Madame Alliot-Marie, et à son secrétaire d’État aux Anciens Combattants, Monsieur Hamaloui Mekachera, de lancer sans délai le chantier du Mémorial musulman de Verdun. C’est sur la commune de Fleury-devant-Douaumont, haut-lieu de la Bataille de Verdun, que le choix se porte finalement.

L’injustice est donc réparée par un monument de style mauresque de couleur blanche, composé d’un déambulatoire, agrémenté d’arcades et de murs crénelés, avec en son centre une koubba (coupole) en pierres de Meuse. Pendant deux ans, les travaux de déminage et de terrassement minutieux du terrain exhument les horreurs matérielles de la guerre : 219 munitions, bombes, obus ou grenades, ainsi que les ossements d’un soldat dont la confession reste à jamais inconnue.

L’édifice en lui-même est construit en un temps record. La première pierre est posée le 23 mars 2006 et, en juin de la même année, le Président de la République, Monsieur Jacques Chirac, inaugure solennellement l’œuvre achevée avec le Recteur Dalil Boubakeur, en présence d’une nombreuse assistance de militaires et d’anciens combattants.

Les 25 juin 2006, inauguration du Mémorial aux combatants musulmans à Verdun.

Les 25 juin 2006, inauguration du Mémorial aux combattants musulmans à Verdun.

 

Le chef de l’État Jacques Chirac exalte dans son discours le rassemblement de « la France dans sa diversité » qui a permis à l’armée française de tenir pendant les « 300 jours et 300 nuits » de la bataille la plus meurtrière de la Première Guerre mondiale : « Durant cette interminable année 1916, toute la France était à Verdun, et Verdun était devenu toute la France. L’armée de Verdun, c’était l’armée du peuple, et tout le peuple y prenait sa part. C’était la France, dans sa diversité ».

Pour le Recteur de la Grande Mosquée de Paris, ce monument est une « réponse officielle et, je l’espère, la réponse d’avenir pour une plus grande intégration de l’ensemble de la communauté musulmane de France qui est aussi, notons-le et insistons, une composante de la communauté française à part entière, au mois de par le sang versé. C’est ici que l’Islam de France est né… Il a pris racine dans les plaines labourées de Verdun, Douaumont, Fleury où les tirailleurs algériens, tunisiens, sénégalais et les tabors marocains ont défendu dans les tourments la France comme patrie. Aujourd’hui, alors que les jeunes Français se posent des questions sur leur identité, il est important de dire que leurs parents ont participé à la défense du pays ».