Lettre à mes coreligionnaires, par le recteur Chems-eddine Hafiz

Lettre à mes coreligionnaires

 

Chers frères, Chères sœurs

Notre pratique religieuse, qui relève d’abord de la foi, s’inscrit dans un État de droit et relève de la liberté de religion. Le débat juridique sur l’exercice du culte est donc normal, et il est également opportun de poursuivre ce débat devant le Juge quand cela parait nécessaire.

Or, si les musulmans sont très présents dans le territoire et par les structures associatives, ils ont peu utilisé le recours au Juge pour faire entendre leurs droits.

Aussi, j’ai fixé comme un objectif majeur l’affirmation des droits des Musulmans de France dans le cadre de la loi républicaine.

C’est en ce sens que j’ai créé « L’Observatoire des droits » de la Grande Mosquée de Paris, que nous allons développer une activité de publication et de formation, et que nous prendrons l’initiative de procédures.

Le recours engagé à propos de la « Nuit du Destin » n’est donc pas un acte isolé, mais une décision mûrement réfléchie qui s’inscrit dans un objectif stratégique pour les musulmans de France.

Tous les jours, vous êtes heurtés comme moi, par des déclarations obscurantistes sur l’incompatibilité supposée entre l’Islam et la loi. Je m’inscris en faux contre ces polémiques, d’où qu’elles viennent, et j’agirai de manière déterminée pour que nous puissions défendre tous nos droits, et quand il le faut devant les tribunaux.

Libre à ceux qui se contentent de protester par de beaux communiqués, car les attaques contre notre culte ne vont pas cesser. Pour ma part, j’agirai.

Alors que la Grande Mosquée de Paris agissait pour demander un aménagement du couvre-feu qui auraient permis de donner un contenu à « La Nuit du Destin » dans les mosquées, il était remarquable de voir que le ministère de l’Intérieur trouvait des arguments dans les communiqués de ce qui reste du CFCM. Ce n’est pas avec des institutions qui remplacent la réflexion par la courbette, et l’expression des convictions par la flagornerie que nous progresserons.

L’action en justice pour défendre une liberté fondamentale, ce n’est pas le contentieux, ce n’est pas l’affrontement d’un adversaire. C’est une action méritoire, fondée sur l’analyse des faits et de la science juridique, pour chercher à dégager la meilleure solution, la plus proche de l’idéal de justice.

Aussi, quand se pose une question sur l’exercice des libertés fondamentales, le premier perdant est celui qui renonce à ouvrir ce débat devant le Juge. Si vous avez une conviction, le véritable échec, c’est de ne pas la défendre.

Aussi, que personne ne se trompe : il y aura d’autres rendez-vous judiciaires pour l’affirmation des droits. À partir de l’Observatoire des Droits, nous allons lancer d’ici la fin de l’année un vaste programme sur la lutte contre les discriminations dont sont victimes les musulmans dans leurs droits sociaux. C’est un travail approfondi, qui nous occupera longtemps. C’est un sujet difficile, qui connaitra des hauts et des bas, mais il n’y aura pas de d’échec, car l’action juridique fondée sur les principes est noble.

Nous agirons collectivement, et c’est aussi un message aux bonnes volontés.

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S’agissant de l’Ordonnance de référé du Conseil d’État de ce 6 mai, je savais d’emblée que la partie serait difficile.

Le Conseil d’État a souvent été saisi dans le contexte de l’épidémie Covid, et les décisions de rejet sont très majoritaires, à plus de 90 %.

J’étais donc bien informé, mais je devais cette garantie aux fidèles, et je sais aussi que ces décisions sont toujours très riches d’enseignements.

En substance, le Conseil d’État juge que la situation sanitaire reste précaire, et que le déplacement estimé de 200 000 personnes crée un risque, de telle sorte que la décision du gouvernement n’est pas « manifestement illégale ».

Je reste convaincu que nous aurions pu aller plus loin. Le Juge retient les chiffres du 27 avril, qui marquaient une amélioration, mais ceux du 6 mai sont nettement plus favorables.

De même, la mesure sollicitée était bien limitée, alors que nous sommes à 10 jours du déconfinement et de l’ouverture des terrasses.

Mais, c’est maintenant du passé : nous avons eu une procédure équitable, permettant une analyse approfondie et le Juge des Libertés a tranché.

Bien sûr, il y a une part de déception, car nous sommes tellement attachés à cette nuit de piété, intime et collective, dans nos mosquées. Mais ma déception aurait été encore plus grande si nous n’avions pas tenté, ce d’autant plus que cette Ordonnance apporte des messages très positifs.

Tout d’abord, le Conseil d’Etat clarifie la question de l’ouverture des mosquées pour la première prière du matin. Il ne s’agit pas d’une facilité accordée au cas par cas, mais d’une dérogation nationale. C’est un progrès net.

Ensuite, cette décision de justice restera une référence car c’est la première fois que le Conseil d’Etat est amené à dire que la célébration des rites musulmans dans les mosquées est un droit, dont les remises en cause peuvent être débattues devant le juge.

Tant de fois, on nous oppose la thèse d’une la religion cantonnée à « la sphère privée ». Il y a maintenant une référence opposable pour dire que la pratique du culte musulman, y compris pour les cérémonies cultuelles dans les mosquées, est un droit protégé par la loi. C’est une avancée considérable.

Enfin, cette décision de justice offre une réponse de premier plan aux polémistes qui entendent opposer « loi religieuse » et « loi terrestre », en affirmant – avec un air de savant – que rien ne sera jamais possible avec les musulmans car ils ne connaissent que la loi religieuse.

Tout notre argumentaire se fondait sur l’importance de la « Nuit du Destin », qui est incontestablement le « commandement » supérieur.

Devant l’impossibilité de pratiquer, j’ai saisi le Juge des Libertés, qui s’est prononcé, et bien entendu sa décision s’impose.

Le droit a été vérifié, et maintenant il faut l’appliquer. Il n’y a aucune opposition entre « loi religieuse » et « loi terrestre », qui ne sont pas du même registre.

L’attachement à la République, ce n’est pas se montrer souriant sur les photos à côté des responsables de l’État.

C’est agir pour l’application de la loi, loi qui est l’expression du consensus fondamental dans la société. Cinq fois par jour, un musulman s’agenouille et porte son front à terre devant Dieu. Mais devant les autres hommes, il est debout, et s’il a une conviction, il cherche à la défendre. Cela s’appelle la liberté, dans le respect du droit, et c’est le chemin pour notre avenir collectif.

 

Chems-eddine HAFIZ
Recteur de la Grande Mosquée de Paris