Une histoire

Le 19 octobre 1922, à 14 heures, la première pierre de la Grande Mosquée de Paris était solennellement posée, inaugurant la destinée riche en évènements d’une institution qui demeure à ce jour un sujet de curiosité, une référence, un symbole, un enjeu.

Un édifice en reconnaissance des soldats musulmans morts pour la France

La première pierre fut posée à l’emplacement du futur Miḥrāb orienté vers La Mecque, dans l’enthousiasme indicible d’éminentes personnalités françaises et du monde musulman : l’Institut Musulman de la Grande Mosquée de Paris allait inscrire à jamais le lien entre la France et l’Islam, et marquer la reconnaissance du pays pour les centaines de milliers de musulmans venus le défendre au cours de la Grande guerre (1914-1918).

Ce jour-là, Monsieur Paul Fleurot, du Conseil de Paris, déclara au nom des élus de la capitale : « Lorsqu’en 1914, le formidable cataclysme s’abattit sur l’Europe ; lorsque la France qui avait fait l’impossible pour éviter la guerre fut odieusement et injustement attaquée, elle dut faire appel à ses enfants, à tous ses enfants ; et vous êtes témoins que les musulmans de nos départements africains ne furent pas les derniers qui répondirent à l’appel de la patrie en danger. Nous ne saurions trop remercier nos frères africains de leur fidélité et de leur dévouement. Nombreux sont ceux dont le sang a coulé sur les champs de bataille. Nombreux sont ceux qui ont donné leur vie pour la défense de la civilisation et c’est beaucoup en souvenir de ceux-là que bientôt s’élèvera sur cet emplacement l’Institut musulman qui, voisin de notre Panthéon, sera comme un monument commémoratif élevé à la mémoire des soldats musulmans morts pour la France ».

Le Maréchal Hubert Lyautey eut aussi l’occasion de proclamer ces mots qui résonnèrent longtemps dans les mémoires : « Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l’Ile de France, qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ». « La France, dit-il encore, entend ne rien railler, ne rien troubler, ne rien effacer dans l’âme humaine de ce qui a pu contribuer à la réconforter, à l’élever, à l’ennoblir ».

Un long chemin vers la fondation d’une institution musulmane religieuse et culturelle

L’idée d’une institution musulmane, religieuse et culturelle, apparut dès 1849 sous l’impulsion du Sultan Abdul Hamid. Après une étude longue et laborieuse, le gouvernement français décida finalement de prendre le projet à son compte et de doter Paris d’un Institut musulman de portée mondiale.

Cette décision s’imposa en décembre 1916 lorsque la France dût compter tant et tant de soldats de confession musulmane parmi ses héros tombés à Verdun, lors de la terrible et victorieuse « Bataille du Destin de la France ».

C’est ainsi que la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam vit le jour en février 1917 et fut agréée pour mener à bien les travaux et la gestion de la future Grande Mosquée de Paris. L’association, d’abord créée pour organiser le Pèlerinage à La Mecque des musulmans d’Afrique du Nord, n’était cependant pas habilitée, sous sa forme première, à s’acquitter légalement d’une telle mission. Pour rendre son action légale et opérante, il faudrait lui donner une avise conforme à la Loi du 1er juillet 1901 relative aux associations. En conséquence, l’élaboration de nouveaux statuts fut décidée, ainsi que la déclaration régulière de l’association à la Préfecture d’Alger – territoire français où la Loi de séparations des Églises et de l’État de 1905 n’était pas appliquée. Cette obligation fut accomplie en date du 24 décembre 1921 (déclaration parue au Journal Officiel de la République Française du 23 février 1922, n° 53, page 2283).

Parallèlement, dans sa séance du 29 juin 1920, la Chambre des députés vota à l’unanimité le projet de loi du gouvernement « en vue de la création à Paris d’un Institut musulman ». Le projet de loi avait fait suite au rapport élaboré par Edouard Herriot, député-maire de Lyon, chef de file du Parti radical de gauche et fervent défenseur de la laïcité, qui écrivit : « Si la guerre a scellé sur les champs de bataille la fraternité franco-musulmane et si plus de 100 000 de nos sujets et protégés sont morts au service d’une patrie désormais commune, cette patrie doit tenir à honneur de marquer au plus tôt, et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir. A tous ces musulmans, quelle que soit leur origine, s’ils évoquent le nom de la France, et demandent son aide spirituelle ou son hospitalité, Paris offrira l’accueil de l’Institut Musulman, l’ombre pieuse de sa Mosquée, le délassement des lectures dans la bibliothèque arabe, l’enseignement des conférences et enfin, la joie d’un foyer libre ».

La Loi exceptionnelle, qui allait être exécutée comme loi d’État, parut au Journal Officiel le 21 août 1920 et permit l’affectation de 500 000 francs de subvention à la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam. Le conseil municipal de la Ville de Paris décida, à l’unanimité, de lui faire don à perpétuité d’un terrain de l’Assistance publique (une partie de l’ancien hôpital Notre-Dame-de-la-Pitié démoli en 1912). Une vaste collecte de dons octroya dix millions de francs au projet. Les travaux purent commencer : 450 artisans et artistes firent la prouesse de bâtir la Grande Mosquée de Paris en l’espace de quatre années.

Le numéro du Monde Illustré dédié à l'inauguration du 15 juillet 1926.

Le numéro du Monde Illustré dédié à l’inauguration du 15 juillet 1926.

L’inauguration de la Grande Mosquée de Paris se déroula le 15 juillet 1926, en présence du Président de la République Gaston Doumergue. Depuis lors, cette fondation pieuse, philanthropique, culturelle, autonome et politiquement neutre fut administrée par la Société des Habous et des Lieux Saints de l’Islam pour porter en France et en Europe son message humaniste et universel.

Jusqu’à nos jours, un foyer et un haut-lieu de l’Islam en France  

Dès 1926, sous la direction de Si Kaddour Ben Ghabrit, la Grande Mosquée de Paris, qui allait rester pour longtemps la seule mosquée de France métropolitaine, devint le foyer de la vie religieuse des musulmans du pays. Ses installations et ses missions culturelles attirèrent le Tout-Paris. Elle prit ainsi un rôle incontournable dans ce Ve arrondissement de la capitale qui avait été, depuis longtemps, et plus intensément encore depuis le siècle précédent, le centre de la connaissance et de la curiosité pour l’Islam et les cultures de l’Islam.

Durant l’Occupation allemande de Paris (1940-1944), la Grande Mosquée de Paris, qui dispose notamment d’un accès souterrain au cours d’eau de la Bièvre, servit de refuge à des résistants, des familles et des enfants juifs, dont le nombre reste encore, pour l’Histoire, à déterminer précisément.

Des années 1950 à 1970, la Grande Mosquée de Paris fut au cœur du renouvellement des études de l’Islam en Europe, en faisant converger vers elle les initiatives associatives et éditoriales, et en abritant les enseignements et les échanges autour de personnalités et de perspectives aussi différentes que Muhammad Hamidullah et les continuateurs de la pensée guénonienne. Le Recteur Si Hamza Boubakeur (en poste de 1957 à 1982) apporta à l’institution le prestige d’une traduction remarquable et remarquée du Saint-Coran, parue chez Fayard en 1972.

A partir de la décennie 1980, alors que la population musulmane grandissait en France, la Grande Mosquée de Paris dût se confronter aux importants manques structurels du culte et se mit à l’ouvrage pour y remédier, en soutenant d’abord de multiples projets de création de lieux de culte ainsi que de carrés musulmans dans les cimetières. Le Recteur Abbas Ben Cheikh (de 1982 à 1989) solutionna pour un temps l’insuffisance du personnel religieux. Le Recteur Dalil Boubakeur permit ensuite la création de l’Institut Al-Ghazali destiné à la formation des imams (1993) et de la filière halal (1994).

La création du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) en 2003 renouvela le dialogue entre l’État, la Grande Mosquée de Paris et son Recteur Dalil Boubakeur qui, au cours de trois mandats de présidence, put notamment mener à bien la fondation des aumôneries musulmanes de l’armée, des hôpitaux et des prisons, et œuvrer à la construction d’un Mémorial aux combattants musulmans de la Première Guerre mondiale près de Verdun, en 2006. Par ce monument si symbolique, la Grande Mosquée de Paris poursuivait sa mission de diffusion et de valorisation de son histoire et de celle des musulmans en France.

Le mémorial aux combattants musulmans de la Première Guerre mondiale, inauguré par le Président de la République Jacques Chirac le 25 juin 2006 (Jean-Christophe Verhaegen/AFP)

Le mémorial aux combattants musulmans de la Première Guerre mondiale, inauguré par le Président de la République Jacques Chirac le 25 juin 2006 (Jean-Christophe Verhaegen/AFP)

Inauguration des plaques commémorant la mémoires des soldats musulmans engagés dans les deux Guerres mondiales, par le Président de la République François Hollande et le Recteur Dalil Boubakeur (Reuters/Ian Langsdon/Pool)

Le 18 février 2014, inauguration des plaques commémorant la mémoires des soldats musulmans engagés pour la France dans les deux Guerres mondiales, par le Président de la République François Hollande et le Recteur Dalil Boubakeur (Reuters/Ian Langsdon/Pool)

 

Début 2020, l’élection du Recteur Me Chems-eddine Hafiz signe les débuts d’une nouvelle ère de projets pour la Grande Mosquée de Paris, qui continuera par là-même d’être un haut-lieu de connaissance, de dialogue et d’ouverture aux autres religions, à la société française, à la République, de s’inscrire dans les temps présents et de répondre aux défis qui les traversent.